Depuis le mardi 8 septembre, 14 hommes étaient jugés pour leur implication dans le naufrage survenu le 24 novembre 2021 dans la Manche, qui a coûté la vie à 31 personnes. Poursuivis pour homicides et blessures involontaires, mise en danger de la vie d’autrui et association de malfaiteurs, les accusés encouraient jusqu’à dix ans de prison.
La “lutte contre les réseaux de passage”, cheval de bataille des États français et britannique, nie l’essentiel : ces réseaux sont une conséquence directe des politiques menées à la frontière.
Ils existent en lieu et place de politiques dignes de circulation et d’accueil. À force de frontières fermées, de militarisation et de répression, les États ont fait de ces “passeurs” le seul recours possible pour les personnes qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni depuis la France.
Le tribunal de Paris a rendu son verdict mercredi : six hommes ont été reconnus coupables d’homicides involontaires et condamnés à des peines de 6 à 10 ans d’emprisonnement. Un autre a été relaxé, et sept ont écopé de peines allant de six mois de prison avec sursis jusqu’à 4 ans d’emprisonnement.
Ce premier procès a surtout permis aux victimes et à leurs familles d’être reconnues et entendues dans leur peine, leur deuil et leur demande de réponses.
Une première étape qui ne doit pas faire oublier le volet le plus important dans la recherche de la vérité : le procès des militaires du CROSS et des secouristes du Flamant. Ceux-ci sont poursuivis pour homicide involontaire et omission de porter secours en bande organisée. Les investigations sont toujours en cours.
Il a par ailleurs été révélé dans la presse que des hauts fonctionnaires auraient tenté de faire entrave à l’enquête. Les familles des victimes ont déposé une plainte pour violation du secret de l’enquête.
Mais pour l’instant sur le banc des accusés, des hommes qui pour certains étaient eux-mêmes en exil, et n’avaient pas les moyens de payer pour la traversée, tentant le tout pour le tout.
Si la participation à l’organisation de cette traversée et donc la responsabilité dans le drame survenu cette nuit ont été démontrées pour la plupart d’entre eux, certains sont poursuivis pour avoir participé à l’organisation des campements, à la cuisine ou à la logistique, dans l’espoir de bénéficier à leur tour d’une traversée moins onéreuse.
Les faits reprochés dans ce premier procès allaient de la suspicion d’avoir organisé la traversée à l’hébergement des passagers décédés le 24 novembre.
Les arrestations et les procès de “passeurs” sont fréquents, les condamnations se durcissent, mais à plus grande échelle, rien n’est fait pour endiguer l’emprise des réseaux.
Le phénomène ne fait que croître et il ne s’arrêtera pas. Les personnes bloquées sur le littoral continueront d’avoir recours à ces méthodes dangereuses et de courir des risques tant qu’une alternative sûre n’existera pas.
Le propos n’est pas de faire de l’angélisme, et les personnes qui organisent les traversées ont une responsabilité qui ne peut être remise en question et qui doit faire l’objet d’une enquête. Mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu’une fois de plus, les principaux responsables sont absents du procès.
Le 24 novembre 2021, 31 personnes ont perdu la vie parce que la France et le Royaume-Uni ont failli à les accueillir, puis à les secourir. Ce soir là, les personnes sur l’embarcation ont pourtant appelé à plus de 15 reprises, et se sont retrouvées complètement abandonnées pendant des heures, menant à la noyade de 31 d’entre elles.
Pour la première fois, l’instruction ne s’est pas arrêtée aux réseaux de passage. Sept militaires sont toujours en examen. Leur procès se tiendra plus tard, l’instruction étant toujours en cours.
Les États français et britannique ont choisi depuis des années la mise en place d’une politique sécuritaire de la frontière. Ils ont érigé des murs et des barbelés, déployé des milliers de policiers, arrêté des dizaines de conducteurs de bateaux et militarisé massivement.
Cette politique n’est pas seulement inefficace. Elle a, à force de répression, poussé les personnes à partir de plus loin, en pleine nuit, dans des embarcations de plus en plus chargées. Les dégradations des conditions de traversée ont des conséquences dramatiques. Depuis janvier, au moins 33 personnes ont perdu la vie à la frontière, dont 23 lors d’une tentative de traversée par la mer.
Ces gouvernements qui prétendent faire la chasse aux réseaux et se targuent de sauver des vies sont les premiers responsables de la mort de ces personnes. Ce sont eux qui entretiennent ces réseaux de passage en n’offrant aucune alternative.
La responsabilité individuelle ne doit pas occulter la responsabilité plus grande de l’administration toute entière, ni celle de l’État, qui avaient ignoré les alertes lancées sur le manque de moyens des secours en mer, et qui continue de laisser des milliers de personnes avoir recours aux réseaux de passages alors que des voies de traversée sûres pourraient être mises en place, tout comme un accueil digne et une régularisation des personnes en France et dans d’autres pays européens.
Nos pensées vont aux victimes, Pishtiwan, Meron, Shikh, Muslim, Rezhwan, Maryam, Bilind, Sirwan, Twana, Mohammed, Mayar, Shakar, Bryar, Hadiya, Mohamed, Mhabad, Kazhal, Mubin, Niyat, Hasti, Tahna, Fikiru, Shakar, Mohamed, Hassan, Gomaa, Harem, Zanyar, Shawali, Deniz, Ahmad, et une personne restée anonyme, et à leurs familles, qui se battent depuis cinq ans pour la vérité.
Et aux rescapés, Issa et Mohamed.
Sans politiques d’accueil, sans voies de passage sûres, les drames dans la Manche ne cesseront pas.
