Nous, femmes et familles survivant à la rue, hébergées par Utopia 56, prenons aujourd’hui la parole. Nous sommes des mères, des grand-mères, des jeunes filles, des femmes seules, des femmes en situation de handicap. Nous vivons dans une fragilité permanente, exposées au froid, à la pluie, à la peur, aux violences.
Pour certaines d’entre nous, cela fait des années que ça dure. Des années à survivre.
Des années à demander un logement, à renouveler un dossier HLM, à attendre une aide de l’État qui ne vient pas. Si nous parlons aujourd’hui, c’est pour rendre visible ce que beaucoup ne voient pas. Ce que l’État ne veut pas que vous voyiez.
Nous sommes celles que les professeurs convoquent à l’école parce que nos enfants sont fatigués, parce qu’ils ne travaillent pas assez, parce qu’ils décrochent dans la journée. Nous sommes celles à qui l’on fait porter la faute. On nous menace parfois de nous retirer nos enfants. On nous accuse de ne pas nous occuper d’eux. Mais comment un enfant peut-il apprendre quand il dort dehors ? Comment peut-il grandir quand il se lève à cinq heures du matin pour traverser la ville afin d’avoir un toit pour une nuit ? Nous levons la voix pour que ces réalités ne soient plus invisibles.
Parmi nous, il y a aussi des femmes seules, isolées, sans enfant pour “justifier” d’une détresse aux yeux des institutions. Est-ce qu’être une femme mais pas une mère vous autorise vraiment à nous abandonner ?
Nous sommes aussi des jeunes filles, celles qui apprennent trop tôt ce que signifie avoir peur. Quand il n’y a pas de solution au 115, quand aucune porte ne s’ouvre, une jeune fille ne peut pas simplement s’asseoir dans la rue. S’asseoir, c’est se mettre en danger. S’assoupir, c’est s’exposer. Être une femme, c’est être une cible.
Certaines d’entre nous ont travaillé, ont des diplômes, d’autres n’ont pas pu faire d’études. Certaines ont un titre de séjour, d’autres sont de nationalité française, d’autres en procédure de demande d’asile, d’autres ont été déboutées malgré la gravité et l’urgence de leur situation. Nous avons fui des violences. Nous avons fui la misère. Nous avons fui des catastrophes naturelles. Nos enfants grandissent avec l’idée que dormir dehors est normal.
La rue expose aux violences. La rue exploite la solitude. Nous n’avons pas choisi d’être seules.
Dans la rue, il n’y a pas de stabilité. Sans stabilité, pas d’emploi durable. Sans emploi, pas de logement. Le cercle est fermé. Sans papiers, nous sommes contraintes à l’économie informelle, sous-payées, exploitées, dépendantes.
Notre vulnérabilité est telle que certaines femmes acceptent des demandes inacceptables pour avoir un toit.
Nous ne voulons pas de tri entre femmes seules et mères. Nous partageons le même combat. Quelle que soit notre situation, nous survivons toutes aujourd’hui à la rue, alors que nous avons toutes le droit à un hébergement, c’est la loi.
L’État dit que l’école est obligatoire dès trois ans. Nous aussi, nous voulons que nos enfants réussissent. Mais pour éduquer un enfant, il faut un minimum de stabilité. Il faut des nuits complètes, un endroit pour faire ses devoirs, un toit près de l’école. Le stress ralentit leur développement. Ils tombent malades. Ils s’endorment en classe. Ils arrivent avec des vêtements encore humides. Ils apprennent à avoir peur du soir, parce que vers 17 heures, l’angoisse monte : où allons-nous dormir ? Être mère à la rue, c’est un double travail. Protéger son enfant tout en cherchant à survivre. Penser en permanence à la sécurité : vais-je être agressée ? Comment me protéger seule la nuit ? Comment affronter le froid ?
Beaucoup de personnes ignorent que des femmes et des enfants vivent encore dans la rue. Mais chaque soir, en France, au moins 3000 femmes et 2200 enfants dorment à la rue.
