“Je suis épuisé, je ne suis plus le même. Chaque fois que je ferme les yeux, je le vois. Je le sens près de moi, puis il disparait. […]Les autorités françaises ne me disent rien.”

Il y a environ un an, nous vous partagions le témoignage d’Osama.

Le 23 octobre 2024, au large de Calais, l’embarcation à bord de laquelle il se trouve avec son père et une soixantaine de personnes, fait naufrage en pleine mer. Tout le monde se retrouve à l’eau.

Seules 49 personnes seront secourues. Trois d’entre elles seront déclarées décédées. Mais selon les témoignages, treize autres personnes ont disparu, dont le père d’Osama.

Une enquête de Médiapart revient sur deux années de recherche d’un père par son fils.

 

Les semaines et mois qui suivent, Osama les passe à chercher son père.

Hébergé dans la maison de l’association la Margelle, à Calais, il fait le tour des hôpitaux, des commissariats, des lieux de vie informels. Chaque jour il se rend sur la plage, espérant l’y voir revenir.

Plusieurs corps refont surface sur les plages du Pas-de-Calais cet hiver-là. Malgré le suivi d’Osama et des associations qui l’accompagnent, aucun ne semble correspondre à celui de son père.

À deux reprises, Osama ira donner son ADN aux policiers en charge de l’enquête, mais n’aura que rarement des réponses de leur part et devra batailler pour obtenir des rendez-vous.

Des bénévoles de l’association la Margelle (maison d’accueil solidaire à Calais) ainsi que des soutiens, tentent également de contacter les autorités et d’alerter par des mails, des courriers, des publications sur les réseaux sociaux.

Après plus d’un an de recherches actives et face à l’absence de réponses, Osama et l’association La Margelle font appel au cabinet d’avocat·es Vigo.

Nouveaux courriers, nouvelles démarches, toujours pas de réponses.

En avril 2026, le cabinet envoie un signalement au parquet de Boulogne-sur-Mer. Trois mois plus tard, la réponse : « Monsieur Ahmed Ahmed demeure porté disparu ».

Et pourtant quelques semaines plus tard, en août dernier, le cabinet d’avocats reçoit un appel : l’ADN d’Osama matche avec celui d’un corps retrouvé le 20 novembre 2024. Il y a presque deux ans.

En effet, suite aux signalements des avocats, la cellule NODENS (en charge de l’identification des victimes à la frontière) s’est rendue compte que l’ADN d’Osama avait bien été prélevé, mais jamais enregistré dans le fichier national*.

Une erreur administrative.

Lorsque cette “erreur” est enfin corrigée, l’ADN d’Osama est directement relié avec celui d’un corps retrouvé à Quend un mois après le naufrage et enterré sous X.

 

Le 20 novembre 2024, la découverte d’un corps inanimé sur la plage de Quend déclenchait une enquête du parquet d’Amiens.

À l’époque, les soutiens et associations avaient eu écho de ce drame, et avaient contacté le policier en charge de l’enquête pour transmettre les infos d’Osama et la recherche de son père. Pas de réponse.

Pas de réponse non plus de la part de la cellule NODENS, ouverte quelques semaines auparavant pour justement aider et centraliser les enquêtes d’identification des victimes à la frontière.

Sans plus de recherches, le corps retrouvé sur la plage est enterré sous X, à 100km de Calais, sans cérémonie, sans plaque, sans ses proches.

Au même moment, Osama diffuse une vidéo d’appel à l’aide sur les réseaux sociaux après avoir passé un mois à chercher son père sans succès.

Pendant près de deux ans, il a remué ciel et terre pour retrouver la moindre trace de son père, alors même que son corps a été découvert moins d’un mois après le naufrage.

« Cela n’a visiblement pas dérangé les autorités françaises d’enterrer mon père sans faire de recherches sur son identité. » Osama, octobre 2026, témoignage pour Médiapart.

La procureure justifie ce “retard” du fait qu’il s’agisse de nouvelles pratiques et outils (l’utilisation du fichier d’empreintes nationales par la cellule NODENS ouverte l’hiver 2024). Elle tente d’expliquer que, “face aux modalités de passage qui évoluent”, les drames se multiplient et ses services tentent de s’adapter.

Encore une fois, la faute reviendrait donc aux “réseaux de passage”. Encore une fois, les institutions françaises tentent de se dédouaner de toutes responsabilités.

Pourtant, face à la multiplication des décès à la frontière et aux difficultés d’identification, il n’y a toujours pas eu de renfort de cette fameuse cellule NODENS. Seuls deux agents à temps plein qui sont débordés.

Par contre, les gouvernements continuent d’investir dans la répression à la frontière. Celle-là même qui oblige les personnes à prendre plus de risques.

Lors d’un drame à la frontière, la priorité est automatiquement donnée à “la lutte contre les réseaux de passage”. Pas de prise en charge des victimes, des familles, pas d’accompagnement psychologique, un abandon total de l’humain pour une logique répressive.

 

Le corps d’Ahmed Ahmed repose toujours, anonymement, dans le cimetière de Quend. C’est au parquet d’Amiens d’officialiser l’identification. Ils n’ont pas l’air pressés.

Selon Médiapart, Osama s’est quant à lui rendu en Allemagne pour y demander l’asile. Sa demande a cependant été rejetée. Sans papiers, menacé d’expulsion, il vit désormais en sursis, hébergé chez des amis.

S’il souhaitait venir en France rendre hommage à son père, il risquerait d’être arrêté.

* Le FNAEG contient, entre autres, les empreintes ADN de corps non identifiés, ainsi que celles de personnes à la recherche de leurs proches disparu·es pour réaliser des comparaisons ADN.