D’une situation à l’autre, les pouvoirs publics répriment, violentent et harcèlent, en toute impunité.

Voici mon témoignage.

Etudiant en année de césure, je suis maintenant depuis trois semaines bénévole quotidien dans l’association Utopia 56 Paris. Elle vient en aides aux exilé.e.s et gère principalement des situations d’urgence.

14h. Alors que je dois, ce lundi après-midi, venir en aide à des mineur.e.s isolé.e.s, je reçois un appel d’Ali, père de deux enfants, à qui l’association a prêté ainsi qu’à sa famille un appartement depuis une semaine et dont je suis le référent. Quelques jours de répit, qui leur ont permis de se reposer au chaud sous un toit et de se balader dans le square du quartier. C’est la troisième fois que je vais voir la famille depuis qu’elle s’est installée, elle était auparavant à la rue. Ali me demande de venir car son fils de cinq ans, Mustafa, vomit depuis le début de la matinée. J’annule ma mission auprès des mineur.e.s ; vingt minutes plus tard je toque à la porte du logement, temporaire, de la famille soudanaise. Ali m’ouvre avec le sourire. Amro, petit garçon de huit mois, vient me dire bonjour à quatre pattes, tandis que Tagwa, mère des deux petits, prépare à manger. Mustafa va mieux, nous n’allons finalement pas devoir l’emmener aux urgences mais nous ferons simplement un tour en pharmacie. Cela permet de souffler, la famille me propose de partager un repas soudanais avec eux en guise de remerciement. J’accepte avec plaisir et mange donc en l’honneur de mes amies, locataires de l’appartement qui l’ont prêté pour le confinement, et de l’association. Nous oublions pendant quelques instants la situation difficile dans laquelle ils se trouvent, la faute à un Etat qui ne dote très largement pas ses services d’assez de moyens pour leur venir en aide. Je pense alors à la récente décision du gouvernement et des députés de la majorité de baisser de 11% le budget de l’enveloppe dédiée à l’aide alimentaire en 2021 (soit 8 millions d’euros en moins par rapport à 2020). Malgré tout, ce déjeuner est un moment précieux et touchant.

Mardi matin très tôt doit avoir lieu à Saint Denis le démantèlement du camp de la Porte de Paris (plus de trois mille exilé.e.s y vivent depuis des mois), opéré conjointement par les services de la préfecture de la région Île-de- France, la préfecture de Police et celle de Seine-Saint-Denis. Chaque personne qui se trouvera sur le camp à ce moment devra être légalement prise en charge par les pouvoirs publics. Tout d’abord, les occupant.e.s devront être amené.e.s en car et hébergé.e.s plusieurs jours (ou semaines) dans des gymnases en Île-de-France puis, pour presque 50% d’entre eux, obtenir une solution d’hébergement stable, n’importe où dans le pays. L’autre moitié sera jetée à la rue.
Bien que cette aide soit insuffisante et très loin de régler la situation déjà catastrophique des exilé.e.s que l’Etat français accroît encore en la déniant dans sa globalité, elle représente malgré tout une opportunité à qui tentera de la saisir. Tagwa et Ali, ont décidé de la saisir. Le démantèlement est en effet le seul moyen d’accès à des logements pérennes pour beaucoup d’exilé.e.s, qui alternent sans cela entre des hébergements solidaires d’urgence et la rue. Utopia 56 a maintes fois signalé par mails aux services de la mairie de Paris et de la préfecture la détresse dans laquelle se trouvent toutes ces familles. Sans réponses crédibles, la préfecture a été prévenue que nous amènerions les familles sur le camp lors du démantèlement car il est de sa responsabilité légale de leur trouver des solutions d’hébergement.

Ainsi, après avoir discuté, rigolé, bu le thé, puis joué avec les petits, j’aide la famille à préparer leurs affaires pour le départ : l’association a donné rendez-vous en fin d’après-midi dans le Nord de Paris aux nombreuses familles et femmes seules vulnérables connues par Utopia 56 et à un grand nombre de bénévoles déployé.e.s pour l’occasion. Nous arrivons à 17h au lieu de rendez-vous. Seul bénévole présent sur les lieux pour le moment, je fais face à une soixantaine de familles déjà arrivées (qui seront rejointes par une centaine d’autres durant la soirée). Je reconnais beaucoup de visages, fatigués et tendus par leur quotidien instable et précaire. Ali, Tagwa, Mustafa et Amro se confondent désormais avec les autres familles, et se noient dans la masse. Je me sens tout d’un coup impuissant, face à autant de détresse. Comment peut-on laisser autant d’hommes, femmes et enfants dans de telles conditions ?

18h30. De nombreux.ses bénévoles sont arrivé.es, l’espoir de pouvoir venir en aide aux familles revient. Je suis

chargé d’accompagner le premier groupe de familles en prenant le bus jusqu’au camp. Juste avant, nous rejoignons un minibus rempli pour l’occasion de tentes, couvertures, masques, bouteilles d’eau et nourriture. Avec un bénévole, le conducteur du véhicule, nous les distribuons entre une piste cyclable et un trottoir à chaque

ménage. Des femmes seules se mettent à deux pour prendre une tente. Quelques minutes plus tard, la quinzaine de famille rentre dans le bus pour trente minutes de trajet. Le bus alors vide devient bondé, le conducteur sourit de manière bienveillante après que je lui ai expliqué la situation.

19h30. Nous sortons du bus et arrivons à l’entrée du camp. Je suis sous le choc, c’est la première fois que j’y vais. Enormément de personnes présentes, beaucoup de misère. Une longue file d’attente se forme petit à petit devant un camion commençant à peine à distribuer à manger. Nous la sectionnons afin de retrouver deux bénévoles déjà présentes sur le camp. Après s’être assuré.e.s que toutes les familles accompagnées nous avaient bien suivies, nous les aidons à monter une à une leurs tentes, le long d’un muret jouxtant de l’autre côté des habitations de fortunes.

Les groupes de familles gérés par l’association arrivent au fur et à mesure avec l’aide des bénévoles, si bien qu’à 21h30 une petite centaine de tentes occupe désormais plus d’un quart de l’esplanade à l’entrée du camp. Autour, d’autres exilé.e.s se réunissent autour de feux, font la queue pour la distribution ou déambulent dans l’espace. Je suis frappé par le contraste entre cette scène et celle du début d’après-midi, avec la famille de Tagwa et Ali, désormais sous une tente attendant l’évacuation. Malgré tout, la solidarité entre les bénévoles donne de la force et de la motivation. A 22h, fatigué par cette journée, je rentre passer une courte nuit au local de l’association.

2h du matin. Je plie mon duvet et me ré-habille ; nous partons à cinq en voiture pour revenir à la Porte de Paris. Quatre heures se sont écoulées depuis mon départ, il fait plus froid mais il y a toujours autant de monde présent sur l’esplanade. Nous relayons les bénévoles resté.e.s depuis 20h sur place, et assistons à des spectacles de danse afghane qui s’improvisent à côté du campement des familles. Encouragé.e.s par des exilé.e.s, nous entrons à l’intérieur du cercle de danse et prenons part avec entrain à la fête. Cependant, cette instant de ‘’liesse’’ s’estompe vite car beaucoup d’exilé.e.s, perdu.e.s et inquiet.e.s, viennent nous poser des questions à propos du démantèlement et de la manière dont ils seront par la suite pris en charge. Malheureusement, nous ne leur répondons que partiellement, car nous faisons comme eux face à une opération préfectorale opaque et brutale.

4h. L’important dispositif policier se met doucement en place : la totalité du camp est encerclée, plus personne ne peut ni y entrer ni en sortir. L’atmosphère change tout de suite très rapidement, la tension monte et est de plus en plus palpable. Tandis que certain.e.s se chargent de réveiller le peu de familles ayant réussi à trouver le sommeil, les autres équipes s’occupent activement à rassurer les ménages puis à récupérer et à plier tentes et couvertures. Une fois nettoyées et stockées à l’entrepôt de l’association, elles seront distribuées à d’autres exilé.e.s toujours à la rue. Un tas important de matériel rangé se forme sur l’esplanade, organisé tant bien que mal par les bénévoles.

Petites équipes constituées de trois-quatre bénévoles, nous arpentons pressamment tous les recoins du camp avec une benne à ordure vide faisant office de contenant pour toutes tentes ou couvertures encore utilisables. Il faut en effet faire vite car tout matériel laissé sur place sera jeté ou détruit par l’Etat ; un gâchis énorme lorsque l’on sait que ces équipements de survie peuvent sauver des vies.

Lors du troisième aller-retour que nous effectuons (une amie, une autre bénévole et moi), aidé.es par un jeune afghan, nous contournons avec précaution un espace délimité par les CRS pour permettre à des pompiers de mettre fin à un feu spontané. Un CRS, poussé par un gigantesque besoin d’affirmer sa domination, exprime tout son mépris envers notre action en balançant un violent et puissant coup de talon dans la benne pleine de matériel. De toute évidence, il peut se le permettre, étant protégé par l’impunité dont l’institution policière bénéficie. Il faut pourtant passer outre pour continuer à récupérer le plus d’équipements possible.

6h. Les camions passent à toute vitesse sur le pont de l’A1 qui surplombe le camp. La lumière blanche des lampadaires de l’autoroute découvre de plus en plus de silhouettes de l’obscurité de la nuit. Les exilé.e.s quittent petit à petit les lieux où ils s’étaient installés et s’entassent à l’entrée du camp, pressé.e.s par les CRS et les gendarmes, attendant que les bus arrivent. De notre côté, nous continuons tou.te.s les trois et avec le jeune exilé à récupérer du matériel, entre les nombreux débris et détritus qui abondent sur le camp. Nous entrons dans les tentes délaissées à la recherche de couvertures ; nous nous immisçons dans le quotidien, désormais abandonné, des personnes qui ont vécu et habité ici pendant plusieurs mois. L’intérieur de ces habitats précaires est comme figé.

En pénétrant à l’intérieur, les toiles des tentes forment comme des bulles immobiles ; la sensation est très désagréable. Cette sensation bat son plein lorsqu’en récupérant du matériel dans une tente de près de deux mètres de hauteur, je réveille avec ma lampe torche une personne qui dormait encore, emmitouflée dans des couvertures. Ces personnes ont déjà peu de place pour vivre, et je viole leur intimité. J’ai honte. Je pars en laissant les couvertures que j’avais collecté à l’intérieur. J’ai la haine. Comment est-il possible que ce genre de scène puisse se passer, comment me suis-je retrouvé là ?

7h30. Alors qu’ils devaient être sur place à 6h du matin, les cars commencent à peine d’arriver. L’attente se fait longue, le stress et la fatigue se ressent chez beaucoup de personnes. Nous finissons de charger notre dernière benne de couvertures et de tentes. Une spécialiste dans les recherches de terrains pour des ONG humanitaires en Grèce et sur le continent africain nous accompagne. Alors qu’elle nous interroge sur les raisons de notre engagement, elle nous explique qu’elle a rarement vu un camp dans un état aussi sale. Elle tient pour responsables les pouvoirs publics pour leur non-gestion désastreuse du camp, « le camp de la honte ». Nous déchargeons notre dernière collecte sur les piles d’équipements que nous avons créées. Nombre d’exilé.e.s s’y sont adossé.e.s ou allongé.e.s pour se reposer. La police empêche les associations de faire passer le matériel récupéré en dehors du camp, pour l’emmener être nettoyé puis stocké.

9h. Dans un mouvement de foule, les familles et femmes seules impatientes, prioritaires, commencent à se diriger vers les bus. Les bénévoles aiguillent et calment du mieux qu’elles/ils peuvent les groupes. La police lance des directives aux exilé.e.s en Anglais et en Français, langues que tout individu ne maîtrise pas forcément, ce qui créé évidemment beaucoup de confusion.
Suite à cette mission éreintante qui dure depuis des heures maintenant, nous décidons de trouver un moyen de partir avec une amie, espérant que tout se déroulera au mieux pour les exilé.e.s. Après avoir aperçu le maire de Saint-Denis réaliser un état des lieux sur un pont sécurisé en dehors de la nasse avec quelques gendarmes, nous trouvons une vingtaine de minutes plus tard un moyen de sortir. Nous croisons alors le chemin de râleurs matinaux à vélo, énervés de devoir rebrousser chemin du fait que la route soit bloquée : cela les retarde pour aller travailler.

10h. Dans le métro, je me sens totalement déphasé. Durant mon trajet de retour, les équipes de bénévole ont réussi à faire passer au-dessus de la nasse tentes et couvertures, en attendant la fin de l’évacuation pour les charger dans la petite dizaine de vans prévus pour l’occasion. Petite victoire très vite suspendue par la décision absurde de la sous-préfète : pour cause de pandémie, tout le matériel récupéré est confisqué et sera jeté (alors que bien évidemment tout aurait été nettoyé). Le travail de toute une nuit, qui aurait pu sauver des vies, est expédié à la benne à ordure. Des dizaines de milliers d’euros partent en fumée. C’est bien la première fois que l’Etat feint de se soucier de l’état de santé des exilé.e.s. Mesures autoritaires sous couvert d’état d’urgence sanitaire à géométrie variable : des mois que ce camp existe et que ce sont les associations qui se préoccupent de la santé de ses occupant.e.s, trois semaines que le confinement dure et accable les exilé.e.s, des heures que la police entraîne les individus à s’agglutiner les uns contre les autres.

11h. Arrivé à la maison, j’apprends par les bénévoles et le peu de médias sur place que la police gaze à répétition sur la foule. Hommes, femmes et enfants sont ciblé.e.s. Des vidéos commencent à circuler : de l’importance de pouvoir filmer les violences policières et de les diffuser – je serai le soir même à 18h au rassemblement pour protester contre la loi de sécurité globale. La police n’a de cesse de violenter et de réprimer des individus qui accumulent déjà nombre de violences quotidiennes en raison de la politique institutionnelle d’invisibilisation des exilé.e.s. Je m’endors pour 5h de sommeil, furieux et tourmenté.

12h. Il n’y a pas assez de cars pour tou.te.s alors que légalement, toute personne présente lors de l’opération devait y avoir accès. Désillusions pour les 500 à 1000 exilé.e.s resté.e.s sur place ; elles/ils sont nassé.e.s pendant de longues heures sans possibilité de mouvement. Dans le même temps, le bruit court que des exilé.e.s ayant pu accéder aux bus spécialement affrétés ont été renvoyés à la rue à quelques centaines de mètres plus loin du camp. Pendant toute l’après-midi, après avoir emmené sous escorte les 500 à 1000 exilé.e.s dans le Nord de Paris, les forces de l’ordre chercheront à les éparpiller pour camoufler la faillite de l’opération. Pour cela, la préfecture ordonnera à ses pions de mener une véritable chasse à l’homme urbaine : charges violentes, gazages ou encore ‘’saisie’’ de récépissé donnant lieu à des pertes de connaissance, contusions, fractures etc. Ces actions finiront au fil des heures par disperser les exilé.e.s, totalement démuni.e.s, tout comme certains associatifs qui les accompagnaient.
Forte de son action répressive d’une violence sans nom, la préfecture se félicitera d’avoir réussi son opération, prétendument humanitaire. Dans le communiqué de presse des préfectures de région, de Police et de Seine-

Saint-Denis publiée le 17 novembre, il est expliqué que : « différentes mesures [sont mises en place] […] afin de permettre que chaque personne en situation de rue puisse bénéficier d’une protection ». Mensonges. Comment peut-on se vanter d’une telle action alors même que l’Etat bafoue éhontément les droits fondamentaux des exilé.e.s et méprise leur dignité ? Le harcèlement policier et le peu d’aide qu’elles/ils reçoivent de la part de l’Etat conduit à leur invisibilisation, ce qui les empêche d’exister aux yeux de la société.

16h. A mon réveil, je fais face à ce flot d’information qui m’envahit l’esprit, j’ai la tête et le cœur retourné.e.s. Un sentiment de frustration énorme m’envahit. Pourtant révolté contre la politique étatique néolibérale et autoritaire, j’ai accepté le temps d’une nuit de me substituer à l’aide que l’Etat devrait apporter aux exilé.e.s. En effet, les aides d’urgences que fournit l’association ne supplantent pas les opportunités, bien que très réduites, que peut représenter une évacuation. Cependant, je suis profondément écœuré de me soumettre à cette politique étatique en sachant que 65% des exilé.e.s présent.e.s sur le camp avaient déjà vécu une évacuation, que 45% seront jetés à la rue quelques jour après.

Je suis profondément dégoûté d’imaginer une seule seconde Tagwa, Ali, Mustafa et Amro violenté.e.s puis plongé.e.s dans l’incertitude une fois installé.e.s dans le bus. Je suis abasourdi à l’idée que ces gens qui n’ont pas dormi depuis 48h, avec qui nous avons dansé et que l’on essayait de rassurer tant bien que mal à 4h du matin, ont été poursuivis et harcelés par des policier.e.s en totale roue libre à Porte de la Chapelle.
Nuits et jours et malgré le froid hivernal, les exilé.e.s jeté.e.s ou laissé.e.s à la rue vont désormais subir un harcèlement policier quotidien dans tout le nord de Paris durant de nombreuses semaines – comme en témoignent beaucoup d’images, notamment celles de Rémy Buisine (publiées sur Brut dans la nuit du 18/11 au 19/11).

17h. Je finis de trier les photos que j’ai prises durant cette nuit ; elles me font frémir. En discutant avec des bénévoles par messagerie, je prends conscience que beaucoup sont en état de choc. Même celles/ceux qui avaient déjà vécu une ou plusieurs évacuations n’avaient encore jamais vu une telle violence exercée sur des exilé.e.s à Paris. Les associations préparent un tollé médiatique pour dénoncer les actes de la préfecture. Les vidéos de violences policières à l’encontre des exilé.e.s et des bénévoles, communiquées par les associations puis partagées, sont d’une importance capitale pour dénoncer et faire front.

17h30. Départ pour participer au rassemblement déclaré – de 16h à 20h – contre la loi de sécurité globale devant l’Assemblée nationale, toujours sous le choc de ma nuit blanche passée à la Porte de Paris. Cette loi est pour un grand nombre d’expert.e.s une entrave monstrueuse à la liberté de la presse et d’expression (concept pourtant farouchement défendu mais surtout instrumentalisé par le gouvernement depuis quelques semaines), et marque en cela un point de non-retour. Le projet, porté par LREM, consiste à généraliser la surveillance de masse, à travers l’extension de l’usage de la reconnaissance faciale chez les agents de terrain et de l’usage de drones. C’est surtout l’article 24 de la proposition de loi qui fait parler de lui, demandant l’interdiction à toute personne de diffuser « le visage ou tout autre élément d’identification » d’un.e policier.e.

Il est ironique que les mêmes qui nous disaient que les violences policières n’existent pas, expliquent qu’il sera désormais interdit de diffuser leur image. Le gouvernement se trahit lui-même dans la mise en place de ses mesures autoritaires. C’est en cela que le déni a une fonction politique : il permet d’orchestrer un contrôle de l’ordre social violent. La situation désastreuse des exilé.e.s en France rentre dans ce cadre-là.

18h15. Je sors de la bouche de métro et rejoins des ami.e.s et des ami.e.s à elles/eux. L’accès à l’Assemblée Nationale est bloqué, le dispositif policier semble avoir nassé de nombreuses rues. Un quartier entier est bouclé et des milliers de manifestant.e.s se retrouvent bloqué.e.s à leur insu, alors même que le rassemblement a été déclaré. Cette situation met bien en évidence la volonté du gouvernement de faire taire toute contestation. Bien que la nasse bloque tout le quartier, elle n’empêche pas pour autant les gens de circuler à l’intérieur. Les manifestant.e.s chantent, jouent de la musique, se rencontrent, brandissent leur poings ou leur pancartes avec beaucoup de détermination.

19h. La situation commence à se tendre malgré la non-violence de la foule qui fait face avec ténacité aux forces de l’ordre. La police se joue des contestataires, commençant à gazer et à tirer des bombes de désencerclement sur la foule. Les explosions font sursauter bon nombre de personnes, on entend parfois crier ; provoquer la peur est une méthode de censure. En lien avec cette proposition de loi révoltante, les forces de l’ordre sous l’autorité du ministère de l’intérieur, opèrent à nouveau une atteinte profonde à la liberté d’expression et d’opinion, à l’intégrité physique et psychologique des individus. Atteinte au droit même de manifester. Cet type d’opération répressive a déjà été de nombreuses fois observée ; plus récemment à l’égard du mouvement des gilets jaunes, des grèves contre la réformes des retraites ou bien des manifestations de soignant.e.s dénonçant l’inaction et l’hypocrisie du gouvernement dans sa gestion de la crise sanitaire. Un des seuls contrepouvoirs restants face à cela reste la mobilisation citoyenne, notamment à travers la diffusion d’images et autres témoignages sur les réseaux sociaux : de nombreux téléphones portables filment cette scène abjecte. Non, l’Etat ne pourra pas voir sans être vu.

19h30. La nasse se ressert, les individus sont de plus en plus compressés et la tension monte rapidement. J’aperçois Taha Bouafs, journaliste à Là-bas si j’y suis et chef de file de la campagne menée contre cette loi liberticide, lancer des slogans en suivant la Fanfare invisible. Nombre de ses confrères et consœurs subiront pendant toute la soirée un harcèlement répressif. Ainsi, Rémy Buisine, journaliste chez Brut – qui était déjà présent lors de l’évacuation du camp de Saint Denis, sera matraqué et contrôlé ; Hannah Nelson, photojournaliste, sera violentée, interpellée, mise en garde à vue pendant quinze heures pour dissimulation de visage – elle portait un masque – et pour attroupement après sommation – ne faisant que son travail de reporter. Ces deux journalistes ne sont que des exemples parmi tant d’autres, qui ont été nombreuses.eux à être intimidé.e.s, brimé.e.s, muselé.e.s durant toute cette soirée. Les jets de bombes lacrymogène et de désencerclement sont rejoints par une autre arme non létale : les canons à eau s’avancent sur la foule et projettent de puissants jets à bout portant sur la manifestant.e.s aggloméré.e.s, pourtant totalement inoffensives.fs. A l’image de ces violences, sur les exilé.e.s ou les manifestant.e.s, les ‘’gardien.ne.s de la paix’’ protégé.e.s par l’Etat sont déjà en roue libre totale ; qu’en sera-t-il si cette loi passe ?

20h. Après nous avoir empêché de protester et avoir bafoué nos droits fondamentaux, la police peut désormais nous chasser car le rassemblement n’est plus déclaré. Mes ami.e.s décident de partir en groupe après avoir enfin réussi à trouver une solution de sortie pour échapper à cette atmosphère anxiogène. Je me retrouve seul avec quelques centaines d’autres manifestant.e.s. Beaucoup sont parti.e.s, par frustration, peur, dégoût ou dépit je ne sais pas ; mais la police et par extension l’Etat sont les grands gagnants de cette soirée. Cette même police censée à la base rendre un service public à la population et lui permettre de manifester en toute liberté dans un cadre légal !

20h30. Les forces de l’ordre ne bloquent plus qu’une seule rue. Plusieurs centaines de manifestant.e. sont toujours présent.e.s, refusant de partir suite à ce que la police leur a infligé pendant cette soirée. J’en fais partie. Après toutes les images que j’ai pu voir depuis 14h la veille, je ne peux admettre de ne pas faire face. Je me place à l’entrée d’un escalier souterrain donnant accès au métro ligne 12, devant laquelle se trouve un cordon rangé de CRS. Nous sommes sommé.e.s à trois reprises de partir, « mesdames et messieurs la manifestations est terminée » ; autrement dit « circulez, vous ne pouviez déjà plus rien dire avant 20h, alors qu’espérez-vous encore faire après 20h ? ». L’usage de la force est appliqué, la police charge, mouvement de foule, nous sommes nombreuses.eux à nous réfugier dans la bouche de métro. Les CRS vont jusqu’à gazer à l’intérieur de la station, bien évidemment en toute impunité. Sur le quai en face duquel je suis, les manifestant.e.s remplissent le métro alors vide, qui vient d’arriver. Ils entonnent des slogans, refusant de s’avouer vaincu.e.s. Les chants s’estompent à mesure que le train disparait dans le tunnel noir du souterrain. Le silence qui s’instaure après le départ du métro me saisit. « Ce n’est que partie remise », me dis-je, en espérant de tout cœur que ce sera le cas.

21h. De retour chez moi en banlieue parisienne. Je ne sais que faire des images que j’ai accumulées pendant une journée et demie ; j’ai l’impression de flotter, je me sens totalement déraciné. Ce soir le match de la Ligue des Nations entre la France et la Suède est retransmis à la télévision. La rencontre se joue au Stade de France. Il y a 10h de cela, à quelques centaines de mètre, de l’autre côté du canal Saint Denis, 3000 exilé.e.s et des dizaines de bénévoles se faisaient gazer, violenter, harcelé.e.s par la police. Il y a 1h de cela, les consœurs et confrères journalistes de cette chaîne de télévision se faisaient matraquer, traîner par la capuche, embarquer aux commissariats parce qu’ils faisaient leur travail. Ces parallèles sont difficiles à supporter mentalement. J’ai du mal à regarder la match, tranquille et joyeux car la France gagne, suite au désordre physique et psychologique que nombre de personnes ont vécu à mes côtés depuis le jour dernier. Une rage immense m’envahit, une grande tristesse m’accable, un dépit profond m’assomme.

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Il est 16h, nous sommes le jeudi 19 novembre lorsque je termine d’écrire ces lignes. Après m’être accordé la journée d’hier pour souffler, je recommence mon bénévolat ce soir. J’ai cherché à décrire le plus précisément possible la folle journée et demie que j’ai vécue en ce début de semaine. Je ne me voyais pas ne pas témoigner tant les choses que j’ai pu voir me semblent alarmantes. Nous sommes à une période charnière, donnons-nous la possibilité de choisir la société dans laquelle nous souhaitons vivre. Samedi 21/11/2020, rendez-vous à 14h30 sur le parvis des droits de l’Homme pour maintenir la pression face à cette loi de la honte et liberticide.

Quelques lignes de conclusion et une liste non exhaustive des solutions possibles à la situation dans laquelle nous sommes.
Comment réagir suite à tout ça ? Faire face au choc, le digérer puis se lancer, partager et diffuser son expérience et celles des autres pour conscientiser les personnes qui ne le sont pas encore. Compter sur la solidarité, la sororité et la fraternité, le soutien et l’entraide pour agir. À l’image d’individus qui partagent ce qui les choquent ou ce qui les font rêver, qui diffusent leurs écrits, leurs dessins, leurs peintures, leurs photos, leurs films, leurs musiques ou autres créations. À l’image des bénévoles se serrant les coudes pour venir en aide aux exilé.e.s faisant face à la violence institutionnalisée. À l’image des exilé.e.s, de leur entraide collective et de leurs démarches bienveillantes à l’égard des bénévoles, par exemple en les invitant à danser ou en les aidant à récupérer du matériel. À l’image de manifestant.e.s déterminé.e.s criant corps et âmes des slogans et bravant l’interdit du confinement pour faire front face aux méthodes autoritaires institutionnalisées et à l’émergence accélérée d’un Etat policier. Dénoncer, persévérer, faire front et s’entraider.

Il est nécessaire de toucher, d’interpeller le maximum de gens afin de leur faire prendre conscience de la période cruciale que nous vivons actuellement. Il faut faire masse pour faire basculer la donne. Réussir à s’imposer face à une grande partie de la classe politique qui ne nous écoute pas. Faire valoir et défendre nos choix de société, collectivement. Sans cela, si rien ne se passe, si la société civile et les citoyen.ne.s acceptent et banalisent cette dérive violente, autoritaire et institutionnalisée, nous sombrerons rapidement dans une dystopie orwelienne. Et ce sera notre réalité.

Je vous remercie très sincèrement de m’avoir lu. Emile R.