Ces dernières heures, plus de 43 personnes ont été déclarées décédées à la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Un bilan qui risque encore de s’alourdir. Des victimes volontairement invisibilisées dans la majorité des discours médiatiques et politiques qui parlent de la situation sur place. Les images montrant des milliers de personnes pénétrant dans l‘enclave de Ceuta sont impressionantes. Elles révèlent l’ampleur de la détresse d’un peuple, prêt à risquer sa vie pour quitter son pays. Prêt à nager pendant des heures, pour fuir une dictature sans avenir où près d’un jeune sur trois est sans emploi. Fuir un pays où la presse est muselée, les journalistes emprisonnés, la liberté empêchée.
Ces images montrent, en creux, la violente répression qui s’exerce chaque jour aux frontières de l’Europe dans l’indifférence la plus complète. Si plusieurs centaines de personnes ont pénétré dans Ceuta ces derniers jours sur la base d’une rumeur indiquant que la frontière était ouverte, c’est qu’il existe d’habitude un régime frontalier qui contraint, violente et tue quiconque essaye de rejoindre l’enclave sans les bons papiers. Selon l’ONG espagnol Caminando Fronteras, en 2024, plus de 10 000 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l’Europe par l’Espagne, toutes routes migratoires comprises.
Les enclaves de Ceuta et Melilla sont deux villes espagnoles qui se trouvent sur le continent africain. Elles sont les vestiges de la colonisation espagnole en Afrique. Seuls territoires de l’Union européenne ayant des frontières terrestres avec l’Afrique, ils ont toujours été des lieux de passage pour des personnes cherchant à atteindre l’Europe. La situation n’est donc pas nouvelle.
Pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé, il faut accepter l’idée sordide que ces hommes et ces femmes sont perçus par nos gouvernements comme des flux stratégiques, pouvant servir de moyen de pression diplomatique. Ainsi, en 2021, le Maroc avait délibérément suspendu ses contrôles frontaliers à Ceuta, laissant 10 000 personnes pénétrer dans l’enclave, afin de faire pression sur l’Espagne et la forcer à changer d’avis sur la question politique du Sahara occidental. Le premier ministre espagnol s’est récemment rendu en Algérie, pays rival du Maroc pour des questions territoriales. Une coincidence que certains observateurs soulèvent aujourd’hui. Pour l’heure, si rien ne prouve que le Maroc aurait stoppé les contrôles ces derniers jours pour faire pression sur l’Espagne, une chose est sûre : en sous-traitant la gestion de ses frontières, l’Union européenne permet cette instrumentalisation de la detresse humaine par les pays extérieurs.
Sur le plan médiatique, l’instrumentalisation n’est pas en reste. Pour l’ensemble de la sphère réactionnaire, l’occasion est trop belle pour ne pas la saisir. Mais derrière les récits de submersion migratoire, les mensonges et les centaines de vidéos partagées sur les réseaux, se joue la fabrique de la peur chez les citoyen·nes européens. Tous ces évenements révèlent encore une fois le niveau de xénophobie et de haine de l’étranger qu’aura su imposer l’extrême droite en Europe depuis des années. Rares sont les responsables politiques ayant eu un mot d’humanité pour ces personnes.
Laisser la place à ces discours alarmistes, racistes et mensongers, c’est donner toujours plus d’importance aux obsessions de l’extrême droite. Que les partis dits moderés s’engouffrent dans ces discours xénophobes devrait toutes et tous nous alarmer. Ce glissement a des conséquences directes pour des milliers de personnes en France et ailleurs, victimes de violences racistes et de stigmatisations. A nous de réagir pour contrer ces discours, pour défendre les droits et faire converger les luttes des plus vulnérables. En l’absence de liberté de circulation pour toutes et tous, nos frontières ne cesseront de provoquer la mort, quelque soit leur niveau de sophistication.
